La tenue vestimentaire en soins infirmiers

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En 2006, l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec publiait sa prise de position sur la tenue vestimentaire des infirmières. Elle jetait ainsi les bases règlementaires de l’apparence professionnelle en soins infirmiers. Projet aux visées louables, ce code devait permettre d’éviter les dérapages du décorum et uniformiser les tenues de toutes les infirmières. Ces règles proposaient des lignes de conduite auxquelles les employeurs pouvaient se référer. Presque dix ans plus tard, où en est cette prise de position? La société n’étant pas un milieu « statique », mais un modèle qui évolue et change, peut-on en dire autant des codes vestimentaires au travail?  En d’autres mots : est-ce que la prise de position sur la tenue vestimentaire de l’OIIQ est toujours au diapason de notre société?

De l’interculturalisme et de la liberté de religion

Dans la foulée du débat sur la Charte des valeurs québécoises lancé en 2013 par le Parti québécois, des questionnements se sont fait entendre quant aux signes religieux apparents des soignants. Un hôpital de l’Ontario a même fait une habile campagne de recrutement en exploitant cet aspect des « accommodements raisonnables ».

Subject: lakeridge On 2013-09-12, at 10:38 AM, Carter, Matt wrote: Lakeridge Health in Oshawa is putting out an ad on social media and in Montreal's McGill student newspaper seeking health-care professionals. The poster depicts a woman wearing a hijab with the slogan, "We don't care what's on your head, we care what's in it."  lakeridge.jpg

Subject: lakeridge On 2013-09-12, at 10:38 AM, Carter, Matt wrote: Lakeridge Health in Oshawa is putting out an ad on social media and in Montreal’s McGill student newspaper seeking health-care professionals. The poster depicts a woman wearing a hijab with the slogan, « We don’t care what’s on your head, we care what’s in it. » lakeridge.jpg

Ceci touche bien sûr à un point fondamental du droit : la liberté de religion. En somme, la liberté de religion prévaut sur les codes vestimentaires au travail. Du moins, tant et aussi longtemps que la sécurité et la santé des autres ne sont pas en danger.

La liberté de religion est une pierre angulaire du droit international et est inscrite dans les Constitutions de nombreux pays. L’article 18, tant de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) que du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (1976), garantit à tous le droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction par les pratiques et l’accomplissement des rites.

Les tribunaux du Canada sont sensibles à ce droit essentiel et se sont exprimés à de nombreuses occasions pour protéger la liberté religieuse. Par exemple, la jurisprudence déborde de cas où la loi a permis le port de couvre-chefs à caractère religieux au travail.

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De plus en plus présent dans les milieux hospitaliers, le turban est vu chez les adeptes de la religion sikhe. Le port du turban figure parmi les cinq obligations religieuses des hommes sikhs orthodoxes. Ces derniers doivent se laisser pousser les cheveux et les envelopper d’un turban en signe de respect envers Dieu.

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Ce que l’on appelle le « voile islamique », ou hijab, est l’un des signes religieux qui attise le plus de débats dans l’opinion publique. Vu chez certaines femmes musulmanes, ce voile couvre les cheveux, les oreilles et le cou. Le mot hijab désigne aussi la modestie vestimentaire féminine. Pour certaines musulmanes, cela signifie de porter un grand vêtement ample qui couvre les mains et le visage (une burqa) ou un voile qui ne laisse qu’une petite ouverture pour les yeux (un niqab). Dans le monde musulman, le hijab est un point important de l’enseignement coranique, mais il soulève de nombreuses opinions divergentes quant à l’obligation qui s’y rattache pour la femme.

De la liberté d’expression et du contrôle de l’image

Outre la liberté de religion, ce qui peut influencer l’habillement au travail est la liberté d’expression, qui est aussi protégée par la Charte des droits et libertés.

Dans les hôpitaux, le débat entourant les « piercings » et les tatouages visibles des soignants a aussi soulevé quelques questionnements… et quelques dérapages.

Dans sa Prise de position sur la tenue vestimentaire (https://www.oiiq.org/sites/default/files/218_doc_0.pdf), l’OIIQ cite à plusieurs reprises des résultats de recherche qui me laisse perplexe. Les observations sur les bijoux et les « piercings » cités plus bas en font partie.

« Un anneau porté au visage peut faire diminuer la perception qu’un client se fait de la compétence de l’infirmière de 24,4 % et la confiance client-infirmière de 22 %. Il peut également augmenter de 21,9 % l’inconfort des clients à recevoir des soins de base de la part d’un intervenant qui porte un tel anneau au visage. » p.12

Mouais… Bon. Ce résultat est, à mon avis, discutable. Il soulève à tout le moins quelques questions d’ordre méthodologique. En effet, un esprit critique pourrait se demander comment l’OIIQ en est venue à ces pourcentages. Est-ce le résultat d’un sondage? Si oui, quelles sont les données d’échantillonnage (population cible, groupe d’âge des personnes questionnées, leur nombre, question posée)? Car on peut faire dire ce qu’on veut à un sondage, c’est bien connu. Lorsque que j’étais étudiant en sociologie à l’université, un prof de statistiques nous répétait souvent qu’il y a trois façons de manipuler la vérité :

1— mentir

2 — mentir

3— faire un sondage.

En sommes, l’OIIQ a peut-être choisi la « vérité » la plus commode pour elle, en faisant fi des droits individuels.

Autre affirmation douteuse du document de l’OIIQ :

« Quant aux anneaux, aux pendentifs et aux autres bijoux corporels, ils peuvent tomber ou favoriser le développement de sites d’infection en égratignant le client (Newman, Wright, Wrenn et Bernard, 2005). » p.9

J’imagine que les lunettes, lentilles cornéennes, perruques et dentiers devraient être aussi à proscrire? Et que dire des aiguilles et cathéters en tous genres que nous utilisons quotidiennement? Ne sont-ils pas plus « à risque » de blesser malencontreusement un patient…?

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En extrapolant sur la même idée, si la préoccupation des employeurs et de l’OIIQ était la sécurité des patients, pourquoi ne pas proscrire les heures supplémentaires obligatoires? À mon avis, le temps de travail imposé et l’état de fatigue dans lequel il place l’infirmière sont plus à même de porter préjudice au malade qu’un insignifiant piercing.

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Et si leur argument est que des prélèvements ont montré une présence bactérienne importante au niveau des piercings, peut-on vraiment considérer cela comme un argument de poids? Selon certaines études, les bijoux seraient souvent colonisés de streptocoques et de staphylocoques. Des bactéries qui se retrouvent aussi, rappelons-le, dans la flore normale de la peau de tous les êtres humains… Peut être faudrait-il comparer à des prélèvements faits sur d’autres surfaces dans le milieu immédiat du patient (ridelles de lit, poignées de porte, plateaux à nourriture, sonnettes de lit, etc.) avant de crier au « risque de transmission d’agents pathogènes » et de pointer du doigt un bijou somme toute inoffensif.

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Si votre employeur ou ses représentants vous harcèlent sur votre image personnelle (interdiction des piercings, tatouages ou chevelure non traditionnelle) et que vous vous sentez lésé, vous pouvez invoquer le droit au respect de la vie privée et le droit à la liberté d’expression. L’employeur se justifiera sans doute par son droit de direction et de gérance qui lui permet de contrôler l’image de son établissement. En bout de course, la jurisprudence démontre que la loi sera très certainement de votre côté : le droit au respect de la vie privée prime sur l’atteinte des objectifs d’un employeur.

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En conclusion, le débat sur la tenue vestimentaire en soins infirmiers n’est pas prêt d’être un sujet clos. Il évoluera avec les cheminements sociaux, politiques et idéologiques. Nous devons accepter que ce qui était la norme vestimentaire de l’infirmière par le passé, devient obsolète voir impensable de nos jours.

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Je crois que de rester ouvert à l’autre demeure la clef d’un respect réciproque entre le patient et le soignant. Une chose est certaine, les codes de conduite stricts ne feront qu’alimenter l’intolérance, qu’elle soit religieuse ou autre. Le personnel soignant s’identifie à des règles et des valeurs qu’il s’applique à respecter dans la grande majorité des situations. La profession d’infirmière est une « vocation » ou chacun est au service des patients. Mais cet état de fait ne signifie pas de nier ses croyances et valeurs personnelles. Si le sujet entraine autant de réactions, je crois que c’est plutôt dû à l’amalgame que certains font entre hygiène et apparence. Une infirmière qui porte le hijab n’est pas moins « hygiénique » qu’une infirmière qui n’en porte pas. Il en est de même pour les piercings et les tatouages. Quoiqu’il en soit, et comme le font la plupart des employés du système de santé, soyons un peu raisonnables. Il est évidant que vous ne verrez pas de personnel soignant couvert de piercings. Dans la grande majorité, ce que l’on voit n’est que quelques bijoux placés discrètement. Bijoux qui ne sont pas plus de sources de bactéries que des lunettes, une cravate, un téléphone, un crayon… ou un turban. Et en ce qui a trait à l’apparence, dites-moi, qui est habileté à juger de la normalité? Il est risqué, si on s’avance sur ce chemin, d’aller trop loin dans la discrimination et l’intolérance. On peut se demander qui est apte à juger du niveau d’extravagance ou de l’aspect « raisonnable » ou non des croyances et des valeurs d’autrui. En gros, chacun doit mettre de l’eau dans son vin.

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Vous avez étudié plusieurs années afin de décrocher votre diplôme d’infirmière. « Percée » ou pas, tatouée ou non, hijab ou turban : vous êtes belle, bonne et compétente. Votre place, vous l’avez méritée. Oui, il se peut que vous ayez moins d’affinités avec certains patients que d’autres… il en ait de même pour ces derniers. Est-ce qu’un tatouage ou un piercing exacerbera cette réalité? Je ne crois pas. Car vous êtes plus qu’un piercing, plus qu’un couvre-chef à consonance religieuse. Votre personnalité ne se limite pas non plus à votre tatouage. Et si un patient est intolérant face à ce détail, et bien tant pis! Ça ne fait pas de vous un renégat et un incompétent. Dans notre société contemporaine et multiculturelle, il faut apprendre à accepter la différence. Vous et votre patient n’y échappez pas… et l’OIIQ non plus.

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3 réflexions sur “La tenue vestimentaire en soins infirmiers

  1. mercier dit :

    Salut vilain infirmier, top cet article et j’aimerai te poser des questions d’ailleurs sur la culture du pays où tu te trouves. Pour moi. Pour des recherches à titre personnel. Est ce que l’on peut échanger par email ?
    Cordialement.
    Sandra

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  2. Andre-Luc dit :

    Bravo.

    Moi aussi je questionne l’OIIQ, sur sa position des ratio professionnelles / patients
    La formation initiale vs la formation de spécialisation en cour d’emploi. Que tu sois technicien ou bacheliers, si ta pas mis les pieds aux soins intensifs depuis plus de dix ans, tu as besoin d’une formation standard pour l’ensemble des inf de SI. En Ontario pour les salles opératoires les infirmières de cette province doivent sur une formation de 1 jour semaine x 6 mois. Ça c’est une position pour protéger le publique.

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