Le Nord à bras-le-coeur

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Après deux ans de travail acharné, je suis fier de vous présenter ce livre dont j’ai dirigé la rédaction. Il est important de mentionné que ce fut un effort « collectif » qui n’aurait pu être réalisé sans la collaboration des 12 auteurs (infirmières et infirmiers) ayant participé au projet. Ce sont les récits de ces soignants nordiques que vous découvrirez dans Le Nord à bras-le-coeur. Je remercie tout particulièrement Dr. Jean Désy, ce chaman-poète-nordiciste, qui a écrit le préface du livre. Vous pouvez vous procurer cet ouvrage dans toute bonne librairie ou sur divers sites internet, dont celui de l’éditeur (https://www.pulaval.com/produit/le-nord-a-bras-le-coeur-recits-d-infirmieres-et-d-infirmiers). Voici donc, en primeur, un extrait:

LE NORD EN SOI

DE LA MÉSADAPTATION

Il y a une réalité dont on parle peu quand il est question des «soignants» du Grand Nord. Un aspect bien présent, quoique peut-être vécu plus intensément par certains d’entre nous. Une condition moins reluisante à laquelle plusieurs infirmières et infirmiers doivent faire face lorsqu’ils décident de revenir travailler au « Sud » : soit la mésadaptation. En effet, pour avoir moi-même expérimenté ce « dur retour à la réalité » du Sud, je peux en témoigner ici.

A priori, l’infirmier en rôle élargi est un professionnel de la santé «spécialisé», en ce sens qu’il a développé une pratique et des connaissances cliniques particulières. Il n’est pas indu d’affirmer que l’infirmier ayant travaillé dans les dispensaires du Grand Nord est, de facto, un super-infirmier. Ses tâches cliniques (examen physique, diagnostique et prise en charge) vont même au-delà de ce que la plupart des infirmiers praticiens réalisent au quotidien. Néanmoins, malgré son savoir et son expérience professionnelle, l’infirmier en rôle élargi n’est pas reconnu dans les milieux hospitaliers et universitaires des grandes villes. Je dirais même qu’il est ignoré, étant donné que son expertise n’est pas un atout pour ces milieux «inhospitaliers» des grands centres de santé où l’art de soigner est devenu une rareté. On n’y soigne plus l’humain, on y traite plutôt des maladies et des pathologies.

Après quatre années de travail dans le Nord, j’eus un jour l’idée de revenir pratiquer en milieu hospitalier. Je voulais retourner aux sources, me replonger dans les problématiques propres aux services bondés des grands centres. Avec l’expérience acquise dans les dispensaires, j’étais persuadé de pouvoir apporter beaucoup de soutien à ces équipes de travail. Rien n’était moins loin de la réalité.

En effet, je réalisais bien vite que ce qui prime dans la pratique infirmière de ces milieux est, non les connaissances pratiques et intellectuelles, mais plutôt le «faire vite et bien». Le soin y est de plus en plus déshumanisé. On alourdit le travail de l’infirmier de tant de paperasses et autres obligations administratives qu’il n’a plus le temps d’établir une réelle relation d’aide avec ses patients. L’infirmier devient donc un « gestionnaire » de dossier plus qu’un soignant. Ce sont désormais les préposés aux bénéficiaires qui passent plus de temps au chevet des malades que les infirmiers.

Force est de constater que les milieux de soins « sudistes » n’ont plus le temps d’établir le contact avec les malades. Il y a une approche clientéliste à laquelle le monde de la santé n’échappe pas. Et c’est précisément cette approche axée sur la productivité qui nous déconnecte de l’essence de notre profession : le soin.

Ma tentative de retour au Sud fut un échec, notamment dû à la trop grande disparité entre le travail de l’infirmier des grandes villes versus celui plus « motivant » et « impliquant » de l’infirmier en rôle élargi. Le soin que l’on développe au nord est, à mon avis, une approche beaucoup plus holistique, notamment parce qu’il doit prendre compte des réalités socioéconomiques de ces communautés autochtones. Qui plus est, le soignant «nordiste» doit s’adapter à une autre langue, une autre culture, une façon de voir propre aux premières nations. Pour moi, revenir dans la peau de simple infirmier c’était comme si on voulait remettre les petites roues sur mon vélo : donc impensable. Travailler dans le Nord en tant qu’infirmier, c’est aussi accepter le risque de ne plus pouvoir travailler ailleurs que là. Pourquoi ? Précisément parce qu’on devient un peu mésadapté aux tâches limitées des infirmiers des milieux hospitaliers. Lorsque l’on a goûté au rôle élargi, à un travail qui pousse à développer son autonomie et de nouvelles connaissances, qui incite à prendre totalement en charge des cas complexes, à prendre soin de villages entiers et à sauver des vies, on ne peut plus se contenter de moins. Après avoir fait plusieurs essais dans différents milieux, urgence, orthopédie, CLSC et même dons d’organes, je sentis l’appel du Nord. Il vibrait en moi comme l’écho d’une promesse et je compris enfin que c’était là, dans ce pays de hardes de caribous et de volées de lagopèdes, que mon cœur se trouvait.

[extrait de Le Nord à bras-le-coeur, Les Presses de l’Université Laval, Québec, 2015]

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2 réflexions sur “Le Nord à bras-le-coeur

  1. Lise Lussier dit :

    Mésadaptés au niveau professionnel assurément mais au niveau de la société en général, tout autant. La réadaptation est possible mais ça peut être long. Certains n’y parviennent pas. Pour ma part, cela s’est fait en deux étapes sur une période de 5 ans. J’étais très motivée.
    Hâte de vous lire.
    Lise L.

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