L’accès aux soins

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Dans les dernières semaines, on a vu dans les médias des textes d’opinion intéressants sur notre système de santé. Francine Pelletier, journaliste au Devoir, dévoilait les ratés de la « Révolution Barrette » et son but réel : la concentration des pouvoirs entre les mains d’une caste médicale. De son côté, Claude Castonguay (le père de l’assurance maladie), soulignait dans une entrevue le pouvoir démesuré des médecins dans la gestion de notre système. Gyslaine Desrosiers (ex-présidente de l’OIIQ), notait la déroute des cliniques d’infirmières : un modèle pourtant prometteur et peu onéreux permettant d’augmenter l’accès aux soins. Une question me brûle les lèvres : pourquoi ne pas s’inspirer du modèle de soins du Grand Nord québécois et de ses infirmières autonomes?

L’écrivain et géographe Louis Edmond Hamelin suggérait que l’ADN de la nordicité était d’abord une quête de l’ « ité » du Nord, à savoir un questionnement de sens, d’état, d’identité et d’objet au sujet de la zone froide de l’hémisphère boréal. Je rajouterais que le Nord, outre un point cardinal ou le propre de ce qui est « géographiquement nordique », est avant tout un milieu de vie. Dans ces terres de la nordicité, que ce soit en Côte-Nord, Basse-Côte-Nord, Baie-James ou Nunavik, des gens ont décidé de vivre et d’élever leurs familles. En ce sens, le Nord est plus que des ressources naturelles et des barrages hydro-électriques. Il est un lieu que des milliers de gens appellent leur « chez-soi ». Pour eux, le Nord est un lieu « identitaire », qui s’inscrit dans leurs fibres comme l’ADN. Ces gens, de professions et d’horizons divers, ressentent une fierté pour cette nordicité qu’ils habitent (et qui les habite!). Parmi eux, des soignants, des infirmières et des infirmiers. Ce sont leurs témoignages dont il est question dans le livre Le Nord à bras-le-cœur, dont j’ai eu la chance de diriger la rédaction.

Depuis des décennies, les infirmières et infirmiers soignent les populations de ces régions éloignées avec compétence et passion. Ces soignants prodiguent des soins là où il n’y a souvent pas de médecin sur place. Cette réalité les amène donc à devoir réaliser de nombreux actes médicaux délégués (diagnostic, prise en charge de cas complexes, urgences médicales et psychosociales). Ces infirmières et infirmiers posent au quotidien des actes qui sont habituellement réservés aux médecins dans les centres urbains. Étrangement, ces actes ne peuvent être posés par ces dernières que dans ces régions nordiques. En effet, à leur retour au Sud, les infirmières du Nord perdent leur droit de pratique du rôle élargi. Elles qui sont habilitées à traiter des cas de santé de toutes sortes, diagnostiquer et prescrire de nombreux traitements semblent, comme par magie, perdre leurs remarquables capacités cliniques dès qu’elles traversent le 50e parallèle. Pourquoi? Pourquoi ce qui est bon pour le Nord n’est-il pas bon pour le Sud?

 

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Dans le même ordre d’idée, qui a dit que c’était « normal », dans une société civilisée comme la notre, de devoir attendre des heures dans une clinique ou à l’urgence pour faire traiter un problème de santé mineur, alors qu’une infirmière bien entrainée pourrait facilement diagnostiquer et traiter ce cas en quelques minutes?

 

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À ce moment-ci de notre histoire, on peut se demander si ces infirmières nordiques ne pourraient pas apporter davantage à notre système de santé où l’accès aux soins est parfois laborieux. En effet, il est étonnant de constater que leur expertise soit reconnue en régions éloignées, dans ces dispensaires où elles soignent les populations autochtones, mais aucunement dans nos centres urbains où elles ne peuvent exercer au maximum de leurs compétences et de leur savoir-faire clinique. Devons-nous en conclure que ces infirmières et infirmiers souffrent d’ « incompétence géographique »? Pourquoi n’utilisons-nous pas au maximum cette expertise dans d’autres lieux que les régions éloignées? C’est de cette question dont j’ai pu discuter avec le ministre Barrette à l’Assemblée nationale le 4 février dernier.

 

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Bien évidemment, la branche politique a souvent peu de poids face à la force conservatrice des lobbies en place dans le domaine de la santé… Ces organisations qui semblent, de toute évidence, prôner une forme élaborée d’immobilisme, motivées par la protection de leur chasse gardée, leurs acquis et leur pouvoir, plutôt que par la réalisation d’actes concrets et forts en faveur de l’amélioration de l’accès aux soins de santé au Québec. Non, la solution pour améliorer l’accès aux soins ne se trouve pas dans les supercliniques milliardaires. Non, de continuer à dilapider les deniers publics dans des réformes austères n’arrangera rien non plus. Et de croire que de contraindre les médecins à voir plus de patients est le remède à ce système de santé boiteux n’est que pur aveuglement.

 

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Nous avons le devoir de faire mieux. Il nous faut utiliser les forces soignantes en place. Donnons aux infirmières et infirmiers du Québec l’autonomie nécessaire afin qu’elles puissent, en collaboration avec les médecins, traiter les cas de santé mineurs. La population est prête à cette petite révolution. La population est prête à être soignée par des infirmières plus autonomes. L’idée de « dispensaires urbains » ou de « cliniques de proximité » sans médecins, où des infirmières en rôle élargi traiteraient leurs patients, comme elles le font déjà au Nord depuis des décennies, n’est certainement pas si farfelue. Cela améliorerait fort probablement l’accès aux soins de santé pour une bonne partie de la population. En cette période de pénurie de personnel soignant et de réformes draconiennes des programmes sociaux, il est permis d’en rêver. Peut-être pourrions-nous, pour une fois, nous inspirer du Nord, qui est en somme en nous, dans notre ADN, dans notre identité.

4 réflexions sur “L’accès aux soins

  1. Audrey dit :

    Bien d’accord avec toi !

    La formation en rôle élargie se donne en un mois pour aller travailler en dispensaire dans le Nord. Selon mon point de vue, au Sud, l’équivalent est les infirmières praticiennes spécialisées en première ligne : 3 ans de formation au 2e cycle et un autre examen de l’OIIQ.

    Je vais me souvenir longtemps du refus de l’assistante du Sud d’effectuer un test à la tuberculine parce que je n’avais pas la formation et l’accréditation nécessaire. Pourtant, j’ai été en charge du dossier tuberculose dans un village nordique sans autre formation qu’un essai avec de l’eau stérile sur une interprête, deux cartables de 2 pouces et une fin de semaine de lecture.

    Pourquoi tant de différences ? Et pourquoi menacer la clinique SABSA de fermeture à Québec ?

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    • Je suis d’accord avec toi. C’est une aberration que ces compétences acquises au Nord disparaissent en traversant le 50e parallèle. Beaucoup de questions doivent se poser quant au leadership infirmier au Québec: où en est l’OIIQ dans tout ça? Dans un autre ordre d’idées, pourquoi est-ce un « syndicat » comme la FIQ qui supporte un projet innovateur comme SABSA et non l’Ordre? Bref, beaucoup de questions, peu de réponses…

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  2. Oui au Nord nous avons cet avantage de pouvoir mettre à profit nos compétences et à tous les jours, acquérir de nouvelles connaissances par le rôle elargi. Trop de médecins ont peur de cette pratique « marginale ». Ils pensent que par notre formation nous ne sommes pas dans la capacité d’évaluer un patient et surtout pouvoir donner un diagnostic et prescrire un traitement….avec les bonnes formations, les ordonnances collectives et une ouverture vers une pratique elargi, notre système de santé serait allégé et tout aussi sécuritaire. Merci de sensibiliser les gens à d’autre réalité de soins.

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    • Je dirais que beaucoup de médecins sont aussi très ouverts à une pratique infirmière plus autonome. Mais il semble qu’il se trouve, dans l’ombre, des lobbies qui sabotent l’avancé d’une pratique plus avancée pour les infirmières-infirmiers.

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