Triptyque arctique

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L’Amundsen dans la banquise de l’Arctique.

Donner des soins de santé à bord du brise-glace Amundsen de la Garde Côtière canadienne ne diffère pas beaucoup de ceux donnés en dispensaire. Les tâches sont donc semblables à celles du rôle élargi que les infirmiers pratiquent dans le Grand Nord. En somme, c’est la réalité de la dispensation de soins médicaux autonomes dans un milieu « isolé ». 

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1-Soigner à bord d’un brise-glace

2016-06-03

         Le CCGS Amundsen a largué les amarres du port de Québec à 16h aujourd’hui. Déjà, l’officier de santé que je suis a reçu près d’une dizaine de consultations médicales, dont deux expositions mineures à des produits chimiques et une lacération ayant nécessité des points de suture. Je dois assurer la garde médicale 24h sur 24 pendant les six semaines que durera la première partie de la mission. Un brise-glace de la Garde Côtière est un milieu de travail, mais aussi de vie, donc on doit s’attendre à traiter de nombreux problèmes de santé : traumatismes divers, malaises mineurs (infections urinaires, mal de mer, conjonctivite, pharyngite) ou problème de santé majeurs (infarctus, décès). Les conditions d’isolement et de promiscuité amènent aussi un effort psychologique sur l’équipage.

     L’officier de santé communique avec des médecins au moyen des systèmes de communication par satellite. Ces systèmes n’étant pas toujours accessibles en certains endroits isolés, il faut alors avoir recours à la transmission VHS d’un navire à l’autre. Il faut donc très rapidement s’adapter aux conditions et modes de vie existant à bord d’un navire, composer avec une absence de contrôle sur le rythme de travail, gérer son temps efficacement durant les situations d’urgence. La majeure partie du travail d’infirmier ici est de prodiguer les premiers soins. Je dois néanmoins faire les examens médicaux nécessaires, diagnostiquer et choisir le bon traitement en suivant un protocole de Santé Canada. La pharmacie du navire est d’ailleurs bien pourvue en fait de médications. On y retrouve, entre autres, tous les antibiotiques et médicaments d’urgence pour traiter la plupart des problèmes de santé. Si un cas devient critique, nous avons la possibilité d’évacuer le patient avec l’hélicoptère du navire. Outre l’équipage normal du bateau, il y a aussi les scientifiques. Au total, quatre-vingts personnes sont à bord. L’officier de santé est donc responsable de prodiguer des soins à tout ce beau monde.

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Clinique du navire

      Vous aurez compris que cette expérience comme officier de santé à bord de l’Amundsen est un beau défi pour tout soignant. Pour moi, c’est un rêve qui se réalise. De donner des soins ici, d’avoir la chance d’observer la beauté sauvage de ces régions nordiques, d’être le témoin de recherches primordiales sur le réchauffement climatique est en soi un privilège que je savoure à chaque instant. Alors que j’écris ces mots et que le navire Amundsen longe la Côte-Nord, au large de l’Archipel-de-Mingan, une pensée s’ancre en moi : bien que mes choix de pratique m’amènent à être souvent loin de la maison, je n’ai aucun regret.

2-L’Arctique sous haute surveillance

2016-06-14

           Il y a, à bord du navire Amundsen, une cinquantaine de scientifiques dont la mission est d’étudier l’Arctique. Plus précisément, ces derniers ont comme tâches de recueillir des échantillons qui serviront à comprendre l’effet de la diminution des glaces sur le phytoplancton (qui est la base de la chaîne alimentaire et de la vie dans la mer arctique). Le navire se rend vers la Baie de Baffin, tout près des côtes du Groenland, où il fera des manœuvres délicates à travers les glaces et icebergs. À l’aide d’appareils spécifiques de mesures, les scientifiques récolteront divers spécimens et données qui permettront de faire avancer les connaissances sur ces eaux mal connues, mais qui ont un impact important sur le reste de la planète.

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Scientifique au travail dans un des laboratoires de l’Amundsen.

            Après avoir remonté les côtes du Labrador, nous nous sommes avancés encore plus loin dans le cercle arctique. C’est dans ce royaume des glaces, loin au large du village inuit de Qikiqtarjuaq, que la mission scientifique prend son plein essor. C’est ici que seront déployés de nombreux appareillages et sondes robotisées. Celles-ci scruteront autant les profondeurs de la mer que le glaciel arctique. Les données à recueillir concernent les éléments chimiques de ces eaux (les températures, les nutriments) et plus particulièrement celles en lien avec la croissance du phytoplancton. Le but premier est de comprendre les conditions de développement de ces espèces végétales vivant en ces climats extrêmes. En comprenant mieux ces conditions, les scientifiques pourront prévoir plus précisément les changements à venir et leurs répercussions sur la chaîne alimentaire et la vie dans le cercle arctique. Comme notre petite planète est un système interrelié, les recherches tendent à prouver que ce qui change dans les mers arctiques a aussi des répercussions sur la vie dans les océans du globe. Cet « effet domino », quoique subtil, aurait même un impact sur l’humain, notamment sur les Inuits du Grand Nord, un peuple de chasseurs, qui sont les premiers témoins des changements climatiques.

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Iceberg au large du Groenland

            Précisons que les programmes de recherche qui se déroulent à bord du brise-glace CCGS Amundsen sont rendus possibles grâce à un partenariat entre divers groupes et universités à travers le monde (vous pouvez suivre leurs recherches sur leur blogue: http://greenedge-expeditions.com). Le réseau scientifique qui chapeaute ces programmes se nomme « Artic net ». Tous les chercheurs travaillent en étroite collaboration, partageant informations et outils de recherche, dans l’optique d’un avancement du savoir scientifique. Avec les avancées technologiques, l’Arctique est sous haute surveillance, comme jamais elle ne l’a été dans le passé, et le Canada est un des leaders.

 

3-Retour sur terre

2016-07-13

        Les histoires de marins sont souvent d’une grande simplicité, car la présence de la mer force l’humilité. Un vieux matelot m’a lancé, alors que l’on discutait sur le pont un matin brumeux, que rien n’était mystérieux pour un marin, exception faite de la mer qui est la seule et unique maîtresse de son existence.

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        C’est ma dernière soirée sur le brise-glace Amundsen. Demain, retour sur la terre ferme après six semaines à naviguer sur l’océan Arctique, plus précisément en mer de Baffin (entre la terre de Baffin et le Groenland). Un collègue infirmier m’a mis en garde sur les effets du « retour à terre », affirmant que le « mal de terre » est vécu parfois plus fort chez certains que d’autres : étourdissements, impression de flottement, perte d’équilibre… effets reliés à l’acclimatation de l’oreille interne au tangage du bateau sur l’eau. En somme, après quelques semaines en mer, le corps perdrait l’habitude de la stabilité de la terre ferme. En ce qui me concerne, je sais que cette liberté nouvellement retrouvée sera sans aucun doute appréciée, « mal de terre » ou non. En effet, vivre et travailler sur un navire d’à peine cent mètres de long n’est pas de tout repos. Il y a d’abord la vie en promiscuité avec quatre-vingts personnes qui demande une bonne capacité d’adaptation. Quand on vit et travaille dans un espace aussi restreint, on doit s’habituer aux humeurs de chacun. Aussi, le sommeil sur un navire où les opérations s’effectuent 24h sur 24h devient plus fragmenté, dû notamment au bruit des treuils descendant les appareils à l’eau, le ronronnement constant des moteurs du navire ou le craquement des glaces qui se brisent sur la coque avec fracas. De plus, notez que l’été en Arctique il fait constamment jour, ce qui a un effet direct sur nos habitudes de sommeil. Bien que le travail d’Officier de santé à bord d’un navire de la Garde côtière canadienne fut une expérience exigeante, j’en retiens des souvenirs impérissables. Par exemple, les gigantesques icebergs, les visites impromptues des ours polaires se baladant sur la banquise autour du bateau, ou les phoques s’y prélassant, ou encore le groupe de baleines nous ayant escorté un court moment lors de notre retour vers Iqaluit.

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Ours polaire sur la banquise de la mer de Baffin (crédit photo Julie Dinasquet)

        Outre les belles rencontres avec les scientifiques et les membres de l’équipage, il y avait la présence de la mer qui nous entourait constamment, ce qui était un baume pour moi. Après six semaines sur ces eaux, la mer devient une constance, une présence vivante, avec un souffle, une odeur, et un tempérament qui change selon la météo (mer calme, mer brumeuse, mer agitée de vagues). De toutes les rencontres faites à bord de l’Amundsen, c’est celle avec la mer arctique qui me marquera le plus. Comme l’écrivait le poète Pablo Neruda : « J’ai besoin de la mer car elle est ma leçon. » Cette mer, dont j’ai le besoin viscéral, car elle m’enseigne constamment mes limites et, plus important encore, la façon de les dépasser.

 

2 réflexions sur “Triptyque arctique

  1. Sandra Mercier dit :

    Super article je trouve que tu retranscris assez bien ce que tu as ressenti les difficultés rencontrées etc très intéressant. Merci vilain infirmier peux tu nous dire si les recherches seront publiées ou lisibles sur un site ?
    Merci encore et toujours pour tes articles.
    Sandra

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